Le maître tient un livre. Les esclaves sont devant lui.
LE MAÎTRE — Le serviteur qui connaît la volonté de son maître…
Il relève les yeux.
Qui connaît la volonté de son maître… et qui n’agit pas selon sa volonté sera fouetté d’un grand nombre de coups.
Il regarde les esclaves.
Vous entendez ? Des coups de fouet. Le nègre qui n’obéit pas à son seigneur, à son maître, ce nègre sera fouetté d’un grand nombre de coups.
Il insiste.
Un grand nombre. Ça veut dire beaucoup. Quarante. Cent. Cent cinquante coups de fouet.
Il ferme le livre et le soulève.
Les Saintes Écritures.
Rupture immédiate. Le soir. Les esclaves, épuisés, sont disposés en cercle, en vêtements de nuit, les corps lourds et les visages éteints. Un homme joue du violon, un autre de la flûte. Le maître est debout au milieu d’eux. Brusquement, il change d’énergie : surexcité et souriant, il bat la mesure en frappant dans ses mains.
Allez ! Où est votre joie de vivre ? Dansez !
Les esclaves se forcent à danser. Le maître continue de battre joyeusement la mesure. La maîtresse entre, accompagnée d’une servante esclave portant un plateau de gâteaux.
LA MAÎTRESSE — Un petit intermède…
Les esclaves s’écartent et forment deux colonnes.
Goûtez à ce que je vous ai préparé.
La servante avance entre les deux rangées. Chacun prend un gâteau et remercie la maîtresse. Elle surveille la distribution.
Pas pour Patsé.
La servante poursuit son chemin. La maîtresse regarde Patsé. Patsé détourne les yeux.
Vous avez vu ce regard insolent qu’elle me lance ?
Elle se tourne vers le maître.
Seriez-vous aveugle ou sourd ? Une haine et un dédain qui défiguraient sa face de négresse. Avez-vous préféré ne pas le voir, ou dites-vous que je mens ?
Silence.
C’est ainsi que vous êtes avec les nègres ? Vous les laissez couver leurs ressentiments ?
Elle regarde les esclaves.
Regardez-les. Ils en puent. Ils puent leur haine. Laissez faire et ça nous retombera dessus en pleine nuit. C’est ça que vous voulez ? Vous voulez que ces animaux nous étripent dans notre sommeil ?
Elle revient vers le maître.
Vous n’êtes pas un homme. Vous n’êtes qu’un eunuque. Si vous ne me défendez pas, soyez un exemple pour votre race et frappez-les jusqu’à ce qu’ils renoncent.
Le maître ne bouge pas. Silence. Elle se détourne de lui et revient parmi les esclaves. Tous baissent les yeux. Elle marche lentement jusqu’à Patsé et s’arrête devant elle. Brutalement, elle lui griffe la joue jusqu’au sang. Patsé hurle, porte la main à son visage et se replie sur elle-même.
Battez-les !
Patsé pleure. Le maître finit par la saisir et l’entraîne avec lui. Elle sort en pleurant. La maîtresse les regarde partir, puis se retourne vers les autres esclaves et retrouve son calme.
Mangez. Rassasiez-vous. Rassasiez-vous… et nous danserons.
Personne ne bouge. Les esclaves restent immobiles, sonnés, les yeux baissés. Silence.
J’ai dit mangez !