Anatomie d’une chute Samuel Maleski Samuel Maleski Recueil, p. 25 Je vais pas laisser Daniel seul quand tu t’absentes. Trois jours par semaine, il faudrait la payer, on n’a pas les moyens. J’ai besoin de temps. Pas juste quelques heures. C’est quand la dernière fois que tu l’as aidé pour ses devoirs ? Il y’a mille trucs dont tu te fous, je te parle de ce temps-là. C’est toujours “juste en ce moment”. Soit tu sors un livre, soit t’écris, soit t‘as besoin d’espace pour trouver quoi écrire. Et moi, je te suis depuis des années. Je ne peux rien faire de mon temps, tu comprends ? Ce n’est pas mon temps, c’est le tien. J’enseigne deux fois moins cette année et ça suffit toujours pas. J’ai les travaux à finir et je gère tout le reste. Pourquoi tu refuses d'en parler ? Pourquoi tu peux pas simplement admettre que c’est lié à notre répartition des tâches ? Je dis que peut-être, peut-être que les choses sont un peu déséquilibrées entre nous. Pourquoi c’est si difficile d’en parler ? Je veux du temps pour écrire, comme toi. Je vis avec toi, j'organise ma vie autour de toi. Si je t’imposais ce que tu m’imposes, aucun de nous ne pourrait écrire. Si t’es si sûre de toi, adapte-toi. Je te donne trop, trop de temps, trop de concessions. Je veux récupérer ce temps. Et tu me le dois. Sois juste ! Je veux que ça change. Je veux du temps pour me remettre à écrire. T’as pris la meilleure idée du livre. Comment je pourrais le reprendre ? Tu mesures ton cynisme ? Tu penses comme un animal. Tu fais semblant d’être obligé. T’es pas dans ta jungle, je suis là et t'imposes tout. T’imposes ton rythme, ta gestion du temps, t’imposes même ta langue. Même avec la langue, je suis sur ton terrain. On parle anglais à la maison. On vit en France. C’est notre réalité. Daniel t’entend parler une langue étrangère à sa vie, juste parce que tu le lui as imposé, comme le reste. On est sur ton terrain, toujours. Tu souris jamais à personne. T’as honte de rien. C’est ta grande force. Tu vois pas l’autre. Tu imposes ta façon de vivre, de parler, de manger. Même baiser. J’ai jamais pu baiser autrement avec toi. Tu veux qu’on te suive, c’est ta conception du couple. Et je dois accepter que tu baises avec d’autres. T’en as baisé plusieurs. Je suis pas une victime, je suis un homme trompé ! Pillé et trompé. Mais tu imposes tes solutions, qui n’en sont que pour toi. Tu t’en fous si ça nous blesse avec Daniel. T’es glaciale. T’as aucune pitié. Je supporte plus ta putain de froideur !