Un homme prend la parole. Contrairement aux autres, il semble émettre un doute. Il a devant lui une feuille sur laquelle il a effectué des calculs.
UN HOMME — Sans vouloir perturber la joie ambiante, depuis que nous discutons, une question de fond se pose à moi. On parle beaucoup de grandes lignes, mais pas de solutions concrètes. Je me demande si l’on parle ici d’intentions ou d’objectifs réalistes.
Si vous permettez, j’ai fait quelques calculs sur la base des rapports des unités mobiles.
Il consulte sa feuille.
Prenons le traitement spécial des Juifs ukrainiens en septembre. Je parle de l’opération contre les Juifs de Kiev. Les Juifs ont été coopératifs grâce aux mesures rassurantes prises en amont, si bien qu’ils ont pu être éliminés dans un ravin naturel sans qu’on ait besoin de creuser des fosses. C’est le ravin de Babi Yar.
On peut donc en conclure qu’il s’agissait là de conditions idéales. Et pourtant, le traitement spécial de 33 771 Juifs a nécessité trente-six heures de travail. Soit 938 Juifs en une heure, pour être précis.
Pour traiter les onze millions évoqués par Eichmann, on obtient 11 720 heures, ou 488 jours.
Dans le cadre de la solution finale, nos hommes devraient donc reproduire 488 Babi Yar, nuit et jour, sans interruption. Abattre des Juifs pendant 488 jours. Des vieillards, des femmes et des enfants. 938 à l’heure.
De plus, cela représente onze millions de balles.
UN AUTRE — On n’y arrivera pas avec des balles. Vous avez raison.
L’HOMME — C’est peut-être que je suis plus âgé que la plupart d’entre vous, ou fils de pasteur, mais cela pose aussi une question morale.
UN AUTRE — Je ne veux pas entendre dire : « Pauvres Juifs, ces femmes et ces enfants. » Ne salissez pas ceux qui font leur devoir.
L’HOMME — Non. Vous ne me comprenez pas. Mon souci n’est pas les Juifs. Moi aussi, je sais que l’histoire de la race juive s’achève.
C’est pour nos hommes que je m’inquiète.
On parle de jeunes gens qui ne sont pas encore bien établis. L’expérience de ces actions… trente-trois mille corps entassés… De telles expériences ne peuvent mener qu’à la cruauté, au sadisme, à la dépression et à l’alcoolisme.
Mais nous voulons voir revenir des hommes sains. De futurs bons époux et pères d’enfants allemands.