Monologues des Amours imaginaires Les Amours imaginaires — Xavier Dolan, 2010, Film Chœur : les témoins Recueil, p. 41-43 LA FILLE BRUNE à LUNETTES n° 1 On s’écrit en moyenne 20, 25 textos par jour. Si j’écrivais « on se barre à Miami en auto stop », 2 secondes plus tard il rappliquerait. Mais évidemment, le seul qui m’intéresse, c’est ce connard de Jean Marc qui ne répond jamais à mes putains de mails. Quelle conne ! Des fois…je suis devant mon ordi…et j’angoisse. J’ai une inquiétude. Je me dis, si quelqu’un crevait à chaque fois que je clique sur « actualiser », tout le monde sur la planète serait mort sauf moi. LE GARS BLOND Quand tu sors avec des potes, quand tu fais des courses, quand tu te balades, que tu sors au resto, à qui te regardes le cul ? hein quand tu chasses là, tu mates les nichons ou les bites ? Bites, nichon ? nichons, bites ? LA BELLE BRUNE C’était la chatte. Marilyn. La chatte était pas là. Je le sais parce que j’entendais pas le bruit là, le gling gling. Tu sais il lui avait foutu un collier là, autour du coup, un truc de nains, de lutin…un grelot ! Il lui avait mis un grelot parce que je ne sais pas il trouvait ça mignon. Et on l’entendait d’habitude, mais là, je suis entrée, elle était pas là. Dons heu…Maryline ! Marilyne ! et non pas de grelot. Je me retourne et dans l’entrée…je vois qu’il n’y a que mes bottes. Plus de baskets, plus d’affaires de mec. Evidemment je fais le tour de l’appartement à 350 km heure. Il avait tout pris. Tout…Tout…tout ses trucs. Et sur la table de la cuisine il y avait un papier bleu écris en allemand – il était allemand, d’ailleurs il l’est toujours, sans doute-, « je ne veux pas gâcher ma vie en t’aimant mal ». LE GARS BLOND Tu ne peux pas être 50-50T’es hétéro, t’es hétéro. T’es homo, t’es homo. Et c’est pas une question d’humeur. On s’en fout du facteur humidex ou de la lune en Verseau…fais pas chier ! LA FILLE BRUNE à LUNETTES n°1 Je sais tout. Tout. Je sais où il travaille, dans quels restos il bouffe. Si seulement il savait ! Je suis tellement documentée sur lui. Son père a eu une attaque en 2002. Sa mère a un kiosque de fleurs en bois multicolore « aux trésors de Jocelyne ». S’il savait…il s’inscrirait au programme de changement d’identité du gouvernement pour ceux qui moucharde la mafia. Glenn Close dans Liaison fatale. C’est moi. LE GARS BLOND On est en bas de l’hotel, on attend depuis…25 mn. C’est long ! Là il pleut.Tu sais l’espèce de petit crachin qui craint, comme si on te postillonnait à la gueule. Enfin, je me les gèle, je me fais chier. Julie est en train de lire un recueuil de poèmes de Jacques Brault. C’est long. Et il est en retard, et on se fait chier. Mais je sais que Julie va se flinguer si on ne le fait pas, alors on attend ; Et y a un vœux concierge, un mec du Colorado ; Je ne sais pas ce qu’il glande mais il est sympa. On est poli, on tchatche. Et là il arrive. Il était en retard de genre 45 minutes. Il porte son vieux manteau de la marine, il est beau, il est grand. On est ici pour que Julie lui fasse une déclaration. Faut qu’elle se bouge mais le soucis, c’est que le mec, il est accompagné. D’un autre gars. Beau, grand lui aussi. Je regarde Julie. Et le mec dit « désolé, yé mé souis perdou, yé souis en retard. » LA FILLE BRUNE à LUNETTES n° 2 J’ai appuyé sur le bouton « envoyer ». A un moment, c’est bon, on arrête. J’ai pas que ça à faire, je ne vais pas passer ma vie sur hotmail. Au début c’est mignon, mais…non mais en fait c’est trop bien. Le feeling que ça te fait quand ta boite de réception est en caractère gras qui veut dire que t’as reçu un mail. Le quart de seconde quand tu cliques. Et que ça apparait. Il a écrit ; C’est encore plus génial parce que les deux mails d’avant, c’était un putain de mail d’amazon ou une promo pour les abats jour. LE GARS BRUN T’appelles plus, t’écris plus. Tu ne parles plus, fini. T’apprends qu’elle est à une teuf, un resto, n’importe quoi, t’y vas pas. Moi, il m’a fallu presqu’un an. A peu près. Y en a qui ont plus de bol ; Qui mettent deux semaines, deux mois, deux jours. Je me disais que si je a voyais, j’aurais mal au ventre, que je serais jaloux de son nouveau mec. Et puis, non. C’est passé. Les feuilles d’automne sont tombées, la neuge est arrivée, puis Noel, les cousins avec leurs meufs débiles et moi j’étais seul, puis le printemps, l’été, l’automne, puis…Ca m’a passé. C’est juste un mauvais souvenir. Un souvenir comme un autre. Quand je pense à ce que j’ai fait, à ce que j’ai dépensé pour la séduire, pour qu’elle m’aime…Je pense à tout ça…(rire) j’ai tellement honte que je me mets à…à chanter (rire). A chanter putain. Je chante dans le salon, sous la douche, en faisant la vaiselle, je chante. LA FILLE BRUNE à LUNETTES n°2 Trop dur le rejet. Ça vient d’un coup. Paf ! Non ? Paf ! C’est comme une guillotine. Paf ! Mais attendre qu’il me réponde. Passer des semaines à me prendre pour une merde. Pendant qu’il se dit « elle est tarée ou quoi ? », c’est comme se faire couper la tête au ralenti. Comme un long « non » interminable. Et puis tout d’un coup, on en a marre… on se sent con…on devient méchant, tout est sale, tout est noir, et puis…on pète un cable. Alors j’ai appuyé sur « envoyer » LA FILLE CHEZ LE COIFFEUR Je sais que c’était lui. Il n’y en aura jamais d’autre que je vais aimer autant mais c’est pas grave, j’assume. Je sais que ça arrive généralement tard dans la vie des gens de rencontrer l’âme sœur mais moi c’était là, à 25 ans. C’est même pas une question de baise, je m’en fous de baiser, c’est pas ça le principal. L’important c’est de se réveiller avec quelqu’un. C’est de dormir en cuillère. C’est ça l’important, la cuillère. Savoir que s’il y a un méchant qui débarque, il y a quelqu’un. C’est une métaphore, il n’y a jamais de méchants qui débarquent mais… Tu te réveilles avec le vent puis tu sens le ventre chaud de la personne que t’aimes qui respire dans le creux de ton dos. C’est ça la cuillère. Vous vous dites que vous avez déjà rencontré quelqu’un d’aussi déprimant ou c’est une première ? - Oh boy, ca fait 20 ans que je suis coiffeuse ma fille, alors j’en ai coiffé un max des cuillère vides.