EVA, éclate. — J’avais quatorze ans, et, faute de mieux, tu as concentré toute ton énergie sur moi. Tu avais réalisé que tu m’avais négligée, alors tu voulais te rattraper. Je me suis défendue, mais je n’avais aucune chance. Tu me couvrais de tendres intentions, et de questions légèrement inquiètes. Pas un seul détail n’a échappé à ton amour énergique. J’avais le dos voûté, alors gymnastique. On faisait des exercices, pour soulager ton dos. Tu trouvais que mes cheveux longs étaient compliqués, alors tu les as coupés. J’étais affreuse ! Ensuite, c’était mes dents qui poussaient de travers. Il m’a fallu un appareil. J’étais grotesque ! Tu m’as dit que les grandes filles ne portaient pas de pantalons, alors tu m’as fait coudre des robes, sans me demander mon avis ! Je n’osais pas dire non, parce que je ne voulais pas te blesser. Tu m’imposais des livres, que je ne comprenais pas. Je les lisais et les relisais, parce qu’après, nous devions en discuter. Tu parlais, tu expliquais, je ne comprenais rien ! J’avais tellement peur que tu découvres ma bêtise. J’étais paralysée. Mais j’ai compris une chose : pas un millimètre de la personne que j’étais ne méritait d’être aimé ou même accepté. Tu étais obsédée ! J’étais de plus en plus terrifiée, anéantie. Je disais ce que tu voulais. Je copiais tes gestes, tes mouvements. Je n’osais plus être moi-même, même quand j’étais seule. Parce que je rejetais violemment tout ce qui me caractérisait. C’était atroce, maman ! Je tremble encore de tout mon corps, quand je pense à ces années- là. C’était atroce ! Je ne comprenais pas que je te haïssais, puisque j’étais convaincue qu’on s’aimait. Je ne pouvais pas te haïr, alors la haine s’est transformée en angoisse. Je faisais des cauchemars, je me rongeais les ongles. Je m’arrachais les cheveux. Je voulais pleurer, mais je n’y arrivais pas. J’étais muette. J’essayais de crier, mais je ne poussais que des grognements étouffés, qui me terrifiaient parce que je croyais que j’étais folle.
Parce que tu n’écoutes jamais. Parce que tu te dérobes toujours. Parce que tu es une invalide des sentiments. Parce qu’au fond tu nous détestes Helena et moi. Parce que tu es enfermée dans ta propre prison. Parce que tu es ton propre obstacle. Parce que je t’aimais. Parce que tu me trouvais répugnante, ratée et bête. Tu as réussi à me blesser à vie, comme tu t’es blessée toi-même. Tout ce qui était fragile, tu l’attaquais. Tout ce qui était vivant, tu l’étouffais. (Une pause.) Tu me parles de ma haine… Ta haine n’était pas moins vive. Elle est toujours aussi vive. J’étais petite, malléable… pleine d’amour. Tu m’as ligotée, parce que tu avais besoin de mon amour, comme de celui de tous ceux que tu rencontres. J’étais sans défense. Tout se faisait au nom de l’amour. Tu nous répétais que tu nous aimais, moi, Papa, et Helena. Tu maîtrisais si bien la voix et les gestes de l’amour. Les gens comme toi sont un danger mortel. On devrait les mettre hors d’état de nuire. (Une pause.) Mère et fille… quel terrible mélange… de sentiments… de désarroi… et de destruction. Tout est possible au nom de l’amour et de l’affection. Les blessures de la mère, la fille en héritera. Les méprises de la mère, la fille les paiera. Le malheur de la mère sera le malheur de la fille. Comme si on ne coupait jamais le cordon ombilical. Maman… Est-ce ainsi ? Le malheur de la fille est-il le triomphe de la mère ? Ma douleur, est-elle ton plaisir secret… ?